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Christine DesmoulinsScritto da: Best of in English Progetti Reviews

Kengo Kuma et le portique de la cathédrale médiévale

Kengo Kuma et le portique de la cathédrale médiévale
Intégration et modernité à Angers, en Loire : une nouvelle structure en béton armé protège le portail d’entrée de Saint-Maurice. Un choix de restauration affirmé, tant par la forme que par le matériau, suscite le débat. Et il alimente également la question du rôle des architectes internationaux dans les marchés publics français.

 

ANGERS (Francia). Au pied de la cathédrale d’Angers, la monumentalité de la nouvelle galerie d’entrée signée par l’architecte Japonais Kengo kuma n’est pas sans poser question.

En avril dernier, une cérémonie religieuse, des danseurs et des funambules célébraient de concert l’inauguration de la galerie qui abrite désormais le portail médiéval de la cathédrale Saint-Maurice d’Angers dont le tympan sculpté dans la pierre au XIIe siècle a été restauré et repeint au XVIIe siècle. L’ouvrage en béton préfabriqué conçu par l’architecte Kengo Kuma protège ainsi des intempéries ce chef d’œuvre au centre duquel un Christ en gloire entouré d’anges et de vieillards de l’Apocalypse bénit les fidèles.

Vouée à assurer la pérennité de ce portail représentatif d’une époque où les façades des cathédrales étaient peintes, le nouvel édifice long de 21 mètres pour 7 de large et 11 de hauteur se substitue à la galerie d’entrée historique du XIIIe siècle disparue en 1807. Reposant sur 8 micro-pieux, il se compose de cinq arcades bordées d’archivoltes crénelées.

Suite aux études historiques et archéologiques menées par la Direction Régionale des Affaires culturelles pour préparer le concours d’architecture lancé en juillet 2019 par le ministère de la Culture, la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture du ministère a opté pour la création d’une galerie contemporaine. L’insuffisance des données recueillies pour envisager une reconstitution à l’identique de la galerie ancienne explique ce parti. Conforme à la doctrine de la charte de Venise qui régit ce type de projet, il se distingue de celui retenu dans le même temps pour la couverture et la flèche de Notre Dame de Paris restaurées et reconstruites fidèlement à l’identique après l’incendie à la lumière des sources historiques et scientifiques disponibles.

 

Le jury composé du préfet du Maine-et-Loire, du maire d’Angers, de l’évêque d’Angers, du directeur régional des affaires culturelles des Pays de la Loire, de la directrice de l’Opérateur du patrimoine et des projets immobiliers de la culture (OPPIC), d’un représentant de la direction générale des patrimoines du ministère de la Culture et de personnalités qualifiées, s’est réuni le 13 octobre 2020. Le Japonais Kengo Kuma l’a emporté sur quatre grands architectes Français – Rudy Ricciotti, Bernard Desmoulin, Pierre Louis Faloci, et Philippe Prost- aux références incontestées lorsqu’il s’agit d’articuler architecture contemporaine et patrimoine. Dans un communiqué de presse du 23 octobre 2020 Roselyne Bachelot-Narquin alors ministre de la culture s’est réjouie du choix de l’architecte Kengo Kuma dont la réalisation a depuis reçu un accueil mitigé.

Du tuffau au béton

Pour ce projet du XXI e siècle, il appartenait à l’architecte de s’inscrire dans la lignée des bâtisseurs d’un édifice d’abord roman puis gothique qui connut de multiples évolutions entre le XI e et le XVI e siècle. Si la pierre de tuffeau unifie ces interventions successives, c’est dans une poétique des traces que l’une des façades latérales révèle les contours d’une grande arcade en plein cintre aujourd’hui murée et le départ d’une seconde arcade semblable. Ancrées dans les maçonneries, ces vestiges correspondent très probablement à des ouvertures ou à des galeries disparues adossées à la cathédrale.

“S’inspirer des émotions suscitées par la cathédrale : la chaleur de sa matière, la douceur de sa lumière ” et “se mettre dans les pas des bâtisseurs du moyen-âge”, était, selon ses dires le propos de Kuma qui décrit son intervention projet comme “un écrin”. Avec pour contrainte de ne pas s’appuyer sur la cathédrale, il a, dit-il, “puisé aux source des tracés régulateurs de la façade et de l’ancienne galerie”. Du côté des commanditaires, on se félicite de ce qui est qualifié “d’intégration harmonieuse avec une cathédrale”. Et d’expliquer que par souci de légèreté un béton de notre temps composé de granulats calcaires issus du bassin de la Loire remplace ici la pierre de tuffeau.

Vu de la montée de l’escalier Saint-Maurice, lorsque l’éloignement aplatit la vue frontale du massif occidental de la cathédrale, les arches de béton semblent porter la partie supérieure de l’édifice. Vu de près, au contact de la texture des pierres millénaires, le béton brille plus par sa blancheur que par son aptitude à instaurer avec le patrimoine un dialogue clairvoyant. L’arcade devient logo. Pensée comme un écho au tracé des ogives de la cathédrale dans un ouvrage monolithique, elle ne porte rien. Et si la séquence frontale tripartite peut apparaître comme l’interprétation d’une référence à la Sainte Trinité, quelle valeur donner aux deux arches supplémentaires qui forment les façades latérales de la galerie?

Lorsqu’on y pénètre, le volume créé par Kuma crée un espace liturgique intermédiaire entre le parvis et la nef. Ici, la masse des éléments en béton de grande hauteur et la blancheur lisse de leur épiderme domine. Loin de créer un temps de pause et des cadrages propices à la contemplation du portail, leur présence l’emporte sur le patrimoine sculpté sans le révéler.

 

 

Quelles ambitions au service du patrimoine

On ne peut s’empêcher de mettre ce travail en regard d’une autre intervention contemporaine réalisée dans les années 1980, sur un autre monument historique angevin par l’architecte Pierre Prunet (1026-2005). Ce dernier avait su appréhender avec plus de finesse l’essence de l’endroit où il se trouvait. Confronté la mesure de la grande statuaire en plâtre du sculpteur David D’Angers (1788-1856) qu’il devait exposer, il avait proposé de réutiliser la ruine à ciel ouvert de l’ancienne église de l’abbaye Toussaint pour en faire une vaste salle d’exposition où ces sculptures faites pour l’extérieur seraient implantées dans un cadre végétal comme sur une place publique avec des jeux de dallages et de jardins». En renonçant à construire un bâtiment neuf, pour couvrir la ruine d’une verrière, il offrait à ce monument abandonné un nouveau destin qui magnifie autant l’esprit des vestiges historiques que les œuvres qu’elle abrite. L’éclat de cette création architecturale ne réside pas seulement dans la beauté de la verrière mais dans la capacité de faire dialoguer le Moyen Âge et la création contemporaine, transformant une ruine classée en un espace vivant, lumineux et emblématique. Au-delà de la pérennité qu’elle assure au monument classé, la galerie associe l’ancienne abbaye médiévale et l’œuvre du sculpteur dans une fusion qui renforce l’identité culturelle de la ville et s’affirme comme l’un de ses lieux les plus emblématiques.

 

Le projet conçu par Kengo Kuma pour la cathédrale témoigne en réalité assez bien du niveau d’ambition et de culture des édiles françaises lorsqu’elles s’engagent dans un concours public. Le fait que le Pritzker Prize nippon soit lauréat n’a guère surpris. Depuis deux décennies les édiles françaises privilégient souvent le choix d’un architecte étranger “bankable” pour auréoler leur propre gloire lorsqu’ils lancent une consultation de ce type. Ce qui s’apparente à une bonne recette de marmiton a pourtant montré ses limites au vu de certains projets hors sol signés par des cabinets internationaux attirés par les indemnités souvent plus élevées que dans d’autres pays qui rémunèrent en France ces concours. Sachant ravir nos élus et nos hauts fonctionnaires en évoquant l’origami ou des rituels comme la cérémonie du thé entre autres banalités gracieuses, les nippons bénéficient dans ce contexte d’une certaine prédilection. Ce phénomène n’étant pas sans pénaliser la création hexagonale sur son propre terrain, un talent Français pourrait-il ainsi envouter un ministre de la culture, un préfet ou un évêque japonais en leur comptant les délices de la dégustation d’un sandwich au jambon?

Après la faconde post moderne de son M2 Building pour Mazda à Tokyo en 1991, Kengo Kuma parle souvent de son souhait d’effacer l’architecture pour qu’elle se fonde dans son environnement. A Batou, au Japon, son musée Hiroshige -que l’auteur de cet article fut la première à publier en France dans l’un de ses ouvrages – en témoigne magnifiquement . Ce qu’il réalise en France semble hélas s’affranchir de cette ambition. Que dire de la banalité des post-it de verre émaillé qui suffisent à habiller les façades du FRAC de Marseille ? Que penser du plissé de tôle émaillé de sa nouvelle façade urbaine pour le Musée Albert Khan quand certains la comparent à celle d’un lycée des années 1990 ?

En son temps, le roi Louis XIV aurait-il fait le même choix? Au XVII e siècle, au moment d’achever le Louvre en fermant la cour carrée et en offrant à l’extrémité orientale du palais une façade d’entrée sur la ville, il a refusé le projet du Bernin, maître du baroque italien pour confier à l’architecte Claude Perrault cette création dont le fruit est sa colonnade qui compte parmi les plus beaux témoignages du classicisme français.

Image de couverture : Cathédrale Saint-Maurice d’Angers avec son nouveau portique conçu par Kengo Kuma, France, 2026 (avec l’aimable autorisation de la Ville d’Angers, © Thierry Bonnet)

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