La France et sa mémoire

by • 3 dicembre 2016 • Progetti443

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Les générations se succédant, raviver la puissance mémorielle d’un événement pour rendre intelligible et pérenne au fil des décennies la portée du message à transmettre est un enjeu dont témoignent notamment, en France, l’inauguration de deux mémoriaux ayant marqué l’année qui s’achève

 

Créé en 1967 en hommage à l’une des batailles les plus longues et les plus destructrices de la Première Guerre Mondiale, le Mémorial de Verdun, reaménagé et agrandi par les architectes de l’agence Brochet Lajus Pueyo fait l’objet d’une nouvelle scénographie réalisée avec les scénographes de l’agence Le Conte et Noirot. Le second site est celui de l’ancien camp d’internement de Rivesaltes près de Perpignan où Rudy Ricciotti a construit un monolithe en béton semi enterré, à la mémoire des espagnols, des juifs et des tsiganes qui y furent internés entre 1940 et 1942. Si d’un lieu à l’autre, l’écriture architecturale diffère, ces réalisations ont en commun d’aborder dans une perspective globale le site dont ils appréhendent l’histoire et l’architecture qui la met en scène. Dans les deux cas, la notion de monument mémoriel rejoint ainsi celle de musée de site.

 

Le mémorial du Camp de Rivesaltes

Le 12 novembre 1938 était instituée en France la loi sur l’internement administratif des « indésirables étrangers » permettant l’internement de personnes censés représenter un danger potentiel pour l’Etat. Qu’il s’agisse d’ Espagnols et de volontaires des brigades internationales chassés d’Espagne par le franquisme, de tsiganes ou de juifs victimes de la politique de collaboration du Régime de Vichy, Bien que le camp de Rivesaltes soit en zone libre, beaucoup d’entre eux y seront internés entre 1941 et 1942 et, à l’automne 1942, 2313 hommes, femmes et enfants juifs répartis dans 9 convois, quitteront ce lieu pour l’Allemagne.

Immense rectangle de couleur ocre de 240 mètres de long, le monolithe en béton construit par Rudy Ricciotti dans ce paysage où les terres agricoles le disputent aux vignobles et à un champ d’éoliennes témoigne d’une réflexion entre un projet d’architecture dont l’unique ouverture regarde le ciel, la symbolique dont il est porteur, le paysage et la sécheresse de la France du Sud. La symbolique est renforcée par le contraste qui s’instaure entre la puissance de cette architecture et la précarité des ruines des baraquements de l’îlot F qui l’encadrent, aujourd’hui inscrits à l’Inventaire des Monuments Historiques. Sous la chape de béton, des salles pédagogiques, un espace d’exposition et un auditorium se déploient.
« Il ne nous appartient pas d’être détaché de l’histoire du camp par une prise de parole indifférente au drame humain qui s’est déroulé en ces lieux. » dit l’architecte. « Le Mémorial est silencieux et pesant, il est là pour prendre les coups à la place des autres. Pour les absents. Il faut bien que quelque chose incarne la responsabilité de la mémoire. » Dans l’axe de l’îlot F, à la fois enfoui et surgi de la terre, il affleure le sol naturel peu après l’entrée du camp, pour s’étendre vers l’extrémité Est de l’ancienne place de rassemblement, jusqu’à une hauteur égale à celle des baraquements, ce qui préserve la lecture des caractéristiques de l’îlot. L’érosion et la destruction de certains bâtiments provoquées par la force du temps sont perceptibles, marquant ainsi l’effacement et l’absence, questionnant le visiteur sur le souvenir ou l’oubli. La reconquête acharnée du site par une végétation spontanée et vivace n’est pas altérée, mais mise en valeur pour constituer un espace de déambulation libre, propice au recueillement et à la sérénité. A l’ouest du Mémorial, des baraques confortées recréent la spatialité sérielle et aliénante du camp.

Depuis le parking, à l’angle extérieur Sud-Ouest, le parcours est limpide. Il offre au visiteur une vue d’ensemble sur le camp tout en conduisant à la piste d’accès vers son entrée du camp et au parcours de visite extérieur ouvert sur le ciel, les Corbières et les Pyrénées. Passée l’entrée, le visiteur découvre l’intérieur de l’îlot F à partir de l’axe d’un monument silencieux et l’accès au Mémorial se fait de manière indirecte, par une rampe partiellement enfouie dans la terre.

Le hall d’accueil, où flotte une atmosphère calme et sereine, est enveloppé par une lumière tamisée qui prédispose à la visite. Une galerie marque le début du cheminement vers les salles d’expositions empreintes de solennité qui réunissent les expositions temporaires et permanente en une grande salle hypostyle. Eclairée artificiellement depuis le sol, cet espace reçoit aussi des projections d’images de grande taille à même les parois verticales en béton. Dans l’enceinte de l’édifice, trois patios structurent l’organisation des espaces pédagogiques, de l’espace de détente et des bureaux.
En quittant le Mémorial après un retour dans la galerie, le visiteur rejoint le camp et sa lumière aveuglante où un parcours extérieur en boucle autour du musée parachève la visite.

 

Le Mémorial de Verdun

Construit en 1967 par les anciens combattants de la bataille de Verdun, le mémorial éponyme, fermé depuis 2013 a réouvert ses portes au terme d’un chantier de onze millions d’euros qui a permis à l’agence d’architecture Brochet Lajus Pueyo et aux scénographes de l’agence Le Conte et Noirot de le rénover, de l’agrandir et de remodeler le parcours de visite de ce bâtiment qui est aussi un musée-bibliothèque et un lieu de collection et d’accueil des mémoires françaises et allemandes partagées. Sur une collection de 25 000 pièces, près de 2 000 objets sont exposés au long de ce parcours décrivant “l’enfer de Verdun”.

Ancré au cœur d’une forêt qui garde l’empreinte du champ de bataille, l’édifice regarde l’ossuaire de Duaumont qui rend hommage aux combattants. Dans la déflagration généralisée que fut le conflit de la première guerre mondiale, le territoire de Verdun apparaît comme l’épicentre d’une douleur généralisée dont témoignent trois cents jours de bataille, 300 000 soldats tués et 400 000 blessés. Sous une forêt protectrice, le paysage en conserve secrètement les stigmates et l’épiderme de la terre, modelé de cavités, reste blessé par l’impact des obus. « Sous cette peau unique, 80 000 corps reposent encore », rappelle Olivier Brochet. « Ce territoire particulier a son monument, son cénotaphe, c’est l’ossuaire de Douaumont, érigé par Léon Azéma, l’architecte du Trocadéro. Le signal majeur, splendide existe donc, érigeant en majesté la mémoire de la grande guerre, et de la douleur partagée entre les peuples d’Europe. De l’autre côté du vallon, le Mémorial de Verdun fait face à ce monument. C’est une œuvre plus modeste, accrochée au bord d’une route de forêt. Voulu par les anciens combattants, il a été bâti par eux dans les années 60 et son écriture se réfère, en mode mineur, à celle des années 30 de l’ossuaire. »

L’extension de 1900 mètres carrés réalisée par l’agence BLP a permis d’encadrer par deux ailes de 345 mètres carrés l’édifice existant qui est aussi rehaussé d’un étage et d’intégrer un espace de scénographie interactive de 600 m2 , une salle d’exposition temporaire, un espace pédagogique, une cafeteria et deux terrasses panoramiques dominant le champ de bataille. La première accueille « le chemin sacré » où se déploient les armes et les trucks de l’expo permanente et la seconde les réserves.

Dès leur entrée jusqu’à leur promenade méditative sur la terrasse haute qui marque un temps fort d’un parcours, les visiteurs sont confrontés à la diversité d’expériences d’une découverte sur trois niveaux. S’ils ont conservé le béton brut du bâtiment d’origine en écho à l’évocation directe des combats, les architectes ont adopté le bois et le verre pour apporter une clarté sereine à l’étage en surélévation.

Le rez-de-chaussée étant enfoui sous les talus du paysage, le visiteur y pénètre par une tranchée souterraine cernée de pierres noires et ce hall met le visiteur en condition avant l’accès au corps central. Dès l’entrée, le visiteur est invité à situer la bataille de Verdun dans le temps et l’histoire et à mettre ses pas dans ceux d’un soldat gagnant les premières lignes. Au cœur de la visite, un spectacle audiovisuel de 100m2 évoque l’expérience dramatique de ces hommes sur un champ de bataille dévasté, tandis qu’une crypte permet d’entrer dans l’intimité fragile d’un soldat en bute au cannonage. Le second niveau montre les armées dans la bataille et la vie en Meuse aux arrières. Le quotidien en France et en Allemagne est mis en scène au travers du regard des soldats en permission et un film raconte la construction de la mémoire de la bataille. Au dernier niveau, la surélévation s’ouvre sur le paysage et la contemplation du champ de bataille. Aux côtés d’un espace d’exposition temporaire et d’un centre de documentation, un lieu de détente et une salle pédagogique facilitent la compréhension du site et des évènements qui s’y sont déroulés.

Mêlant contenu et contenant pour réinventer les liens et les continuités, bâtiment et scénographie œuvrent ensemble, abordant comme un tout le paysage et l’intérieur du bâtiment pour mieux exprimer la cohérence entre le message à faire passer aux générations nouvelles et le paysage meurtri.
Dans le corps central, le puit d’images pensé par les scénographes offre une compréhension sensible de ce qui s’est déroulé. « Du bâtiment ancien, nous avons gardé les émouvantes pierres en bossage, signe d’attention de l’architecte ancien à la qualité du traitement du mémorial, mais aussi les bétons bruts, frustres et puissants des charpentes d’origine », précise Olivier Brochet. « Pour le hall d’honneur, nous avons aussi conservé cette porte monumentale en bois verni dont nous avons augmenté l’effet comme signe d’une époque. Conduisant à la terrasse, des escaliers, enroulés dans les ailes latérales prolongent son bois verni dans des murs de noir et d’or. Au-dessus du mémorial ancien, l’étage de verre et d’ardoises de verre noir abrite de grandes salles blanches meublées de bois clair. Après la plongée dans le bruit et la fureur de la guerre, la génération nouvelle y trouve la sérénité d’un centre de ressources et d’expositions temporaires ».

 


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